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Kadiköy, rive asiatique d’Istanbul, là où finit l’embouchure du Bosphore et où commence la mer de Marmara.
Non loin du port, une rue piétonne à l’européenne, avec ses magasins de vêtements à la mode qui diffusent de la musique, son Starbucks Coffee et son Mango, et ses foules insouciantes qui se pressent devant les vitrines.
Quelques cireurs de chaussures ici ou là, et des palmiers, pour rappeler tout de même que nous nous trouvons bien en Turquie.
Et puis soudain cette rencontre, incongrue dans le contexte local : un homme debout, un peu adossé à la devanture d’une banque, attire les regards des badauds, des regards surpris, des regards hostiles, des regards curieux surtout : cet homme est noir.
Le piège
Sa main entrouverte balance une dizaine de colliers vaguement africains, qu’il avance sans conviction vers le chaland qui s’attarde un tant soit peu devant lui.
Veste kaki râpée au col, sandalettes, sac noir en bandoulière, il ne vend absolument rien. Quand quelqu’un s’arrête, c’est pour le regarder, lui, et non sa marchandise de pacotille ; pour lui demander ce qu’il fait là, pourquoi il est là, parfois pour lui dire de partir, parce qu’ici ce n’est pas son pays.
Il parle un peu le turc, car voilà neuf mois qu’il est coincé à Istanbul. Il parle aussi wolof et français. Il s’appelle Moustafa, il vient du Sénégal. On lui a dit, là-bas, qu’à Istanbul on pouvait gagner suffisamment d’argent pour pouvoir ensuite passer en Italie ou en Espagne ; alors il a voulu tenter l’aventure, et il a brûlé toutes ses économies pour acheter un billet d’avion, et obtenir un visa touristique pour la Turquie.
Il rêvait d’un emploi dans une entreprise textile, car il est tailleur de profession ; il se voyait travailler dur pendant quelques mois, mais arriver à réunir assez d’argent pour partir vers l’Europe, et même envoyer de temps à autre, via Western Union, une centaine de dollars à sa femme et à ses trois enfants restés au pays.
Neuf terribles mois se sont écoulés, et son projet s’est effondré sur les rives du Bosphore. Pas de travail dans le textile ; il s’est bientôt mis à envier ceux qui parvenaient à travailler sur les chantiers de construction ; puis tous ceux qui parvenaient à travailler en général, quel que soit leur emploi. Ceux-là pourront partir, quitter la Turquie. Lui, sans papiers, sans argent, il est pris au piège.
Tout va bien
Moustafa vit à Beyazit, côté européen, avec d’autres compagnons africains. Il reste très évasif sur ses conditions de logement, se contentant de dire que le loyer est exigé en dollars, qu’il est très élevé, et que certains propriétaires demandent de surcroît un complément en nature, sous forme de corvée.
« Les Turcs ne sont pas bons, dit-il, ils sont racistes, et ne veulent pas voir d’Africains chez eux ». Il parle des insultes, de l’arrogance, des moqueries. « Pour eux, une vie de noir, ça n’a aucune valeur ».
Il est interrompu par la venue d’un jeune photographe de rue, qui le soumet à un interrogatoire en règle : d’où viens-tu, quel âge as-tu, qu’est-ce que tu fais ici, est-ce que tu connais Stephen Appiah [un joueur ghanéen du club de football de Fenerbahçe], qu’est-ce que tu vends (le jeune homme fait mine d’ouvrir du bout des doigts le sac de Moustafa), quand est-ce que tu vas quitter Istanbul...
Moustafa lui répond à peine, tête baissée, car il faut éviter l’esclandre qui attirerait les policiers. Il redoute les sous-sols de la direction de la police d’Aksarai, où l’on affirme qu’on y enferme les immigrés sans papiers dans des conditions de détention abominables. Tandis que l’importun s’éloigne enfin, il soupire : « Tous les jours, tous les jours, je me demande quand je serai capable de partir d’ici. Quand je vais avoir enfin un peu de chance.»
Mais, au fond, il ne sait même plus où aller.
L’Italie est le pays qui l’intéresse le plus ; on y obtient plus facilement, parait-il, des papiers officiels. Mais en même temps ses trois enfants lui manquent cruellement, sa femme, sa mère qui lui avait tant déconseillé de partir. Il ne voit pas même le bout du tunnel turc ; et le voyage jusqu’en Europe, et la perspective de se retrouver à nouveau au point zéro, sans travail, sans argent, sans papier en Italie, tout cela l’accable de tristesse. Quand pourra-t-il reprendre contact avec ceux qu’il a laissés derrière lui ?
D’autant que rentrer au Sénégal est inconcevable désormais. Lorsqu’il peut téléphoner, il leur ment, il leur raconte que tout se passe bien, qu’il est en train de gagner beaucoup d’argent, et que le projet se réalise peu à peu. Impossible de leur dire la vérité, qu’il est bloqué à Istanbul, sans possibilité d’avancer, ni de reculer, et qu’il ne sait pas quand il pourra les revoir. « Ils sont loin d’imaginer dans quelle galère je suis. Mon fils m’a demandé l’autre jour au téléphone de lui acheter un ordinateur, et je lui ai promis de lui en faire parvenir un, dès que je trouvais quelqu’un qui rentrait au Sénégal. Quand ma femme me demande pourquoi je ne lui envoie pas d’argent, je lui dis que c’est parce que j’en ai besoin pour le voyage en Europe, qui est pour très bientôt. »
En réalité, Moustafa ne sait pas même ce qu’il va manger ce soir. Il ne veut pas tomber dans les trafics, pourtant tentants, du quartier de Tarlabasi. Et c’est pourtant lui, sur le chemin du port de Kadiköy, que des femmes tziganes hèlent en poussant des cris de singes.
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